Le Cng de lutte et son presque inamovible président sont dans l’œil du cyclone. Il est reproché à Alioune Sarr et compagnie une gestion opaque des ponctions opérées sur le cachet des lutteurs finances et des abus de pouvoir que nombre de pratiquants disent ne plus pouvoir supporter. Enquête.

 

3363065-4830807Dr Alioune Sarr, Président du cng

La lutte caracole en tête des disciplines sportives pratiquées au Sénégal. Manifestement la plus populaire, elle est gérée depuis 1994 par le Comité National de gestion (Cng). Cette structure qui a à sa tête des ingénieurs, des administrateurs civils, des professeurs d'université et des docteurs. Bref, des personnes suffisamment responsables et visiblement à l'abri du besoin et à qui les millions de l'arène ne sauraient faire tourner la tête. Et pourtant, que de suspicions depuis quelque temps sur la gestion du Cng. Ca cogne sec après la sortie de Boy Kaïré, président de l’association des lutteurs en activité qui parle d’une gestion de la discipline par une «bande de mafieux et de copains». Cette déclaration faite dans les colonnes du journal L'Observateur du jeudi 06 octobre, a très vite suscité la réaction du président du Cng dans Week-end Magazine. Le Dr Alioune Sarr se dit prêt à rendre le tablier à la fin de son mandat et compte ester en justice contre Boy Kaïré. Malgré tout, plusieurs lutteurs affirment être contre les nouvelles résolutions du Cng et ne comptent pas respecter l'interdiction d’apporter des bouteilles mystiques de 10 litres lors des combats.

Mais pourquoi diantre le Cng suscite tant la controverse ? Quelle est réellement sa mission ? Comment fonctionne-t-il et suivant quels critères ses membres sont-ils choisis ?  Pleins feux sur cette structure qui est loin de faire l’unanimité.

 

 

Une création de Abdoulaye Makhtar DIop

 

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Le Comité National de Gestion (Cng) de la lutte voit le jour le 21 mars 1994. Une création rendue possible par la réforme relative à la lutte et initiée par   Abdoulaye Makhtar Diop, ministre chargé du département des Sports entre 1988 et 1993. Ce dernier, qui s’est vu à nouveau octroyer ce département le 7 octobre 2011, en plus de ses fonctions de ministre de la Fonction publique et de l’Emploi, tombe à pic pour évaluer son héritage. Sous son administration, M Diop  avait réussi à l’époque à relancer  la lutte sénégalaise qui avait vu la tenue de quatre combats seulement entre 86-88. Il décide alors de dissoudre la fédération en place pour mettre sur pied le Comité de Contrôle et d’Administration de la Lutte avec Frappe (Caclaf), et le Comité national de promotion (Cnp), chargé du développement de la lutte traditionnelle et de la lutte olympique. D'ailleurs, le nouveau patron du sport sénégalais n'a pas manqué de le rappeler mardi dernier lors de la cérémonie de passation de service au ministère. Ajoutant que, de même que le football dispose de sa loi Lamine Diack, le fonctionnement actuel de l'arène aurait pu porter le nom du décret Makhtar Diop. Vu qu'il avait mis ces innovations en marche sous forme de décret avant de quitter le ministère en 93 et de voir  la naissance du Cng, en 94, sur ces bases-là. Il s’agit notamment de l'instauration du système des licences pour l'identification des lutteurs et pour permettre aux promoteurs de monter des combats. Prenant Gaston Mbengue à témoin, Makhtar Diop se souvient que c'est lui qui est parvenu à convaincre Serigne Modou Niang de se lancer dans l'organisation des Galas de lutte. Selon le ministre, ces réformes avaient suscité la crainte de l'ancien chef d'Etat Abdou Diouf et de Jean Colin qui affirmaient que leur application pourrait bien conduire  à l'exil de Makhtar Diop  suite à la colère du monde de la lutte. Toutefois, le soutien des lutteurs tels que Toubabou Dior et Mbaye Gueye, l'avait poussé à aller au bout de ses réformes. Avec la venue aux commandes de Ousmane Paye au ministère des Sports en 1994, le Cng remplace le Caclaf et le Dr Alioune Sarr est nommé président avec pour adjoint Armand Ndiaye, ancien président de la fédération de lutte dissoute par Makhtar Diop. Depuis sa création, le Cng a trois principales missions à remplir: gérer, développer et promouvoir les trois formes de lutte que sont : la lutte olympique (Gréco-Romaine et Lutte Libre), la lutte traditionnelle sans frappe et la lutte traditionnelle avec frappe. Soit les mêmes missions que le défunt Caclaf qui était dirigé par  Moulaye Idriss, signale Ngagne Diagne, chroniqueur de lutte à la Tfm.

 

Les lutteurs absents du dispositif

Composé de six membres, force est de constater que contrairement aux autres disciplines comme le football ou le basket, le bureau du Cng ne compte pas dans ses rangs d’anciens pratiquants de ces trois sous branches de la lutte. Cela est considéré par certains comme le secret de la réussite et par d’autres comme un manque de considération envers les principaux acteurs (voir Intertitre « Pour ou contre le Cng »). Comment devient-on membre du Cng ? Comment remplace-t-on une personne du bureau à l’instar d’Ibrahima Sarr qui a pris sa retraite aux fonctions de directeur administratif du Cng? Le chroniqueur de lutte sur la 2Stv, Bacaye Mbaye,  donne des précisions : « Le ministère nomme seulement deux membres au niveau du Cng. Il s'agit du président et du directeur administratif. Les autres membres sont cooptés par le président. Ce dernier soumet la liste à la tutelle qui la valide au début de chaque mandat». Les membres de l'actuel bureau sont : Président : Dr Alioune Sarr, 1er Vice président chargé de la lutte avec frappe, Cheikh Tidiane Ndiaye, 2éme Vice-président chargé de la lutte sans frappe, Pr Raymond Diouf, Chargé de la lutte Olympique, Docteur Alioune Sarr, Directeur Administratif, Ibrahima Sarr (Retraité), Adjoint, Babacar Seck, Chargé de communication, Thierno Kâ.

 

 

Où va l'argent de la lutte ?

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Après 17ans de service, le Cng de lutte est à la fois la structure d’exception la plus ancienne et la plus épiée. Après qu’il eut envisagé de l’ériger en fédération dès sa prise de fonctions en 2010, Faustin Diatta finira  par accorder un mandat olympique de 4 ans à cette instance. Fort de cette  nouvelle marque de confiance, le Cng a entrepris les préparatifs de la saison et a arrêté de nouvelles mesures qui ne sont pas du goût de certains pratiquants. La sempiternelle question de la gestion des finances de la lutte a aussi ressurgi, surtout en ce qui concerne les ponctions sur les cachets des lutteurs fautifs. Si le ministre Makhtar Diop reconnaît qu'il est normal que les lutteurs sachent où va leur argent, il compte néanmoins résoudre le problème autour d'une table. «Je veux réunir le monde de la lutte avec Tapha Gueye, Boy Kaïré, le Docteur Alioune Sarr et les autres. Je rendrai publics les rapports financiers du Cng  afin que les lutteurs sachent où va l'argent que le Cng prend sur leurs reliquats. Je suis convaincu que le Cng gère bien les finances et Alioune Sarr devrait accepter que l'on discute de ça», a -t-il observé. Nonobstant ce fait, le Cng ne cesse de rappeler qu'en tant que structure provisoire, il ne bénéficie pas de subvention. Et pourtant la structure doit bien fonctionner comme l’explique son ancien directeur administratif. «Une structure qui fonctionne a besoin de payer ses factures de téléphone,  d’Internet, son matériel de bureau, etc», tente d'éclairer sommairement Ibrahima Sarr, dans les colonnes de Sunu Lamb.

Le premier vice-président chargé de la lutte avec frappe, Cheikh Tidiane Ndiaye s’est donné la peine de répondre à cette question lors d’une interview accordée à nos confrères de Walfadjiri le 14 avril 2010 :«Nous sommes un démembrement de l'Etat. Chaque année, nous dressons un bilan de nos activités que nous soumettons à la tutelle. Si nous étions une fédération, le trésorier allait faire un rapport financier devant le Comité directeur qui appréciera. Mais nous, nous n'avons pas à le faire parce que nous sommes trop sollicités. Dans nos réunions hebdomadaires, on reçoit beaucoup de demandes sociales. Il faut que les gens sachent qu'au Cng , c'est du bénévolat pur et dur. A part les arbitres et les médecins qui reçoivent 10 000 F chaque journée, il n'y a aucun membre du Cng qui touche un franc. On paye chaque année près d'un million à la fédération internationale de lutte. A chaque fois que l'équipe nationale se déplace, si l'Etat donne 5 000 mille francs par lutteur, on y ajoute 10 000 F. Il nous arrive de faire, avant des tournois comme celui de la Cedeao, des vendredis, samedi, dimanche (Vsd) pour regrouper les lutteurs. Et durant tout ce temps, c'est le Cng qui les prend en charge».

La bonne foi et le sens du devoir de l’équipe d’Alioune Sarr résonnent mal auprès des membres de l’association des lutteurs en activité dirigée par Boy Kaïré. Après la sortie de ce dernier pour traiter le cng de «Bande de mafieux», son trésorier monte également au créneau pour démentir le bénévolat des membres du Comité. Pour Pape Konaté, alias Capitaine Pk, des perdiem de 50.000Fcfa sont octroyés à chaque réunion hebdomadaire aux participants. «Le Cng fait des réunions hebdomadaires chaque lundi et il y a des articles qui disent qu’il doit y avoir deux représentants des lutteurs en activité mais personne ne les convoque. C’est de l’injustice. Nous devons prendre part au débat par rapport aux décisions qui nous concernent. La saison passée, le Cng a déclaré avoir coupé 18.000.000Fcfa sur les cachets des lutteurs. Où va cet argent? Et on nous a informés qu’aux réunions hebdomadaires du Cng, tous les membres qui y prennent part reçoivent 50.000Fcfa de per diem et 5000 Fcfa de transport. Faites le calcul.  Ce que je dis est vrai», a-t-il soutenu dans les locaux du ministère des Sports en marge de la cérémonie de passation de service ce mardi 18 octobre 2011.

 

Pour ou contre le Cng?

 

A chaque fois que l’option de remplacer le Cng de lutte par une fédération est agitée, le responsable de la lutte avec frappe Cheikh Tidiane Ndiaye déclare qu’ils sont prêts et que tout dépend de la tutelle. Depuis lors, le ministère a toujours demandé au Cng de rempiler mais le passage au mandat de 4 ans a accentué le débat sur la nécessité de passer à une fédération. Les acteurs restent toutefois divisés sur la question et chacun brandit ses arguments. Morceaux choisis.

Gaston Mbengue, promoteur: «Il n’y a rien à fédérer»

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« La lutte marche très bien. Pour moi, il n y a pas de problème. Dans toute entité, dans tout pays, il faut qu’il y ait toujours des mécontents. Même si le prophète était là, il y aurait des mécontents. C’est ainsi le Sénégal. Aujourd’hui c’est peut être ceux qui ne gagnent plus rien ou qui n’ont rien fait dans la lutte qui crient au scandale. Qu’est-ce qu’il y a à fédérer ? La lutte n’existe qu’au Sénégal, une fédération c’est pour un continent ou le monde entier. On va fédérer quoi ? Pour trouver de l’argent ? On ne change pas une équipe qui gagne ».

 

Toubabou Dior, président des anciens lutteurs : «  Il faut changer »

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« Nous voulons une fédération parce que le Cng existe depuis 1994. On ne peut plus maintenir le Cng, il faut une fédération. Les anciens lutteurs devront intégrer les instances dirigeantes. Il faut changer ».

 

Rock Mbalaax, lutteur : «Tenter le coup»

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Nous sommes des lutteurs et le rôle du ministère est de choisir la bonne option. Il doit faire avancer le sport. Nous sommes derrière le ministre. S’il décide que le Cng continue, il n y a pas de problème. De même, s’il met sur pied une fédération, nous le soutiendrons. Pour ma part, le Cng a joué un rôle important pour le développement de la lutte. Actuellement, puisque plusieurs personnes demandent la création d’une fédération, je pense que le Cng peut laisser faire et si ça ne marche pas, on reviendra au Cng.

Pape Konaté Alias Capitaine Pk, lutteur: «Pourquoi pas une fédération?»

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La lutte actuellement est au top niveau et est presque le premier sport du Sénégal. C’est le moment de revoir la structure qui la gère depuis 17 ans.  Pourquoi ne pas aller jusqu’à l’installation d’une fédération ? Le Cng ne dirige plus la lutte en concertation avec les lutteurs. Ce n’est pas normal,  le Cng doit nous impliquer dans la prise des décisions. Les nouveaux règlements nous ont un peu frustrés. Par exemple, l’interdiction des  bouteilles de bains mystiques de 10 litres. La lutte est un sport mélangé à la culture. L’aspect culturel fait le charme de cette discipline. C’est ce qui attire certains acteurs ; si on veut tuer tout l’aspect mystique cela n’est  pas normal. Ce sont des choses à revoir car le Cng ne doit pas diriger tout seul. Il doit y avoir des lutteurs dans le bureau du Cng. Il faut des lutteurs en activité et d’anciens lutteurs.

 

 Ngagne Diagne, chroniqueur de lutte à la Tfm :« Il n y a pas mieux que le Cng»

 

Ce n'est pas possible que le Cng devienne une fédération, car à ce moment qui va leur octroyer le budget nécessaire pour organiser les combats? Du temps de la fédération de lutte, c'est l'argent qui avait fait défaut. Jsuqu'à ce jour, l'Etat doit 10.000.000 Fcfa à Armand Ndiaye qui était le président de l'époque. La bonne marche de la lutte correspond avec le modèle du Cng.

 

Becaye Mbaye, chroniqueur à la 2Stv : « Ce n'est pas  le moment»

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Les conditions ne sont pas réunies pour passer à une fédération. La moitié des écuries ne possèdent pas de papiers alors qu'une fédération s'appuie sur des associations pour fonctionner. La plupart des lutteurs qui réclament une fédération ne maîtrisent pas ce dont ils parlent. Toutefois, je pense que le fait d'avoir accordé un mandat de 4 ans au Cng, c'est trop. Il aurait fallu poursuivre année après année pour mieux évaluer le travail fourni.

 

Ibrahima Sarr, ancien directeur administratif du Cng:«pourquoi changer?»

 

Le président Alioune Sarr et son équipe sont esclaves de leur sens des responsabilités, de leur désintéressement. C’est ce qui fait que les gens leur demandent de continuer à diriger la lutter. Tant que ça marche, pourquoi mettre fin à une structure d’exception. Il vaut mieux garder une structure d’exception qui fait gagner une discipline plutôt que de mettre une Fédération qui crée des problèmes. Tout ce que je sais, c’est qu’au niveau du Cng, la gestion est transparente. Je peux mettre ma main au feu, la gestion est plus que transparente. C’est vraiment quelqu’un qui est avisé qui le dit. Parce que comme je le dis, j’ai vu passer beaucoup de ministres, j’ai vu les managers disparaître avec les avances des lutteurs. J’ai vu des responsables se chamailler, bien avant le Cng, pour contrôler la porte. Et depuis que le CNG est 1à, on n’a jamais entendu parler de scandales financiers. Il ne peut pas y en avoir parce que c’est une équipe désintéressée qui ne vit pas de la lutte. (Source: Sunu Lamb)

 

 

 

Papa Abdou Fall, Promoteur : «Il y a des préalables»

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«Avant de mettre sur pied une fédération, il faut nécessairement suivre un long processus de professionnalisation des écoles de lutte, des écuries, etc. Essayer de mieux organiser les managers, les lutteurs ainsi que tous les acteurs qui gravitent autour de l’arène. Donc, il y a des actes à poser au préalable avant de mettre sur pied la fédération de lutte». (Source: blog «Le reporter», de Rokhaya Thiam)

 

Gaëlle YOMI