Les « Navétanes » dans les yeux d'une allemande


Après un séjour au Sénégal en 1979, la chercheuse allemande, Susann Baller a pris l'initiative d'utiliser le mouvement navétane comme prisme pour une compréhension plus profonde des conditions et activités quotidiennes des jeunes dans la ville. La dame auteur du livre «Les Navétanes: Football, politique de la jeunesse et espaces urbains au Sénégal depuis 1950», voit au-delà de la violence qui sévit fréquemment au cours de ces matchs de football entre quartiers.

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Dans l'histoire du football sénégalais, le mouvement « navétane » occupe une place incontournable. Attraction des jeunes, il suscite la curiosité des étrangers. Ces compétitions qui opposent les équipes de quartiers regroupées au sein des Association Sportive et Culturelle  (Asc) font vibrées toutes les régions du Sénégal. L'historienne allemande Susann Baller, spécialiste en histoire d'Afrique n'a pas échappé à ce virus. En 2009, elle rédige sa thèse sur «les terrains de football au Sénégal». Se focalisant sur  l’histoire des « navétanes » et le rôle des jeunes dans l’espace publique, elle fait ce choix après son passage à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. «Au début, je souhaitais écrire une histoire sur les banlieues, car  en 1979 lorsque j'étudias à l'Ucad je vivais dans la banlieue et j'ai constaté qu'il manquait des livres qui parlaient de l’histoire réelle de ces zones. Pourtant Pikine et Guédiawaye existaient depuis 1950», nous explique-t-elle.

Le désir de faire ressortir le rôle des jeunes dans la politique et l’espace publique a poussé Susann Baller à jeter son dévolu sur les Asc qui sont «très influentes dans la vie des quartiers». Le travail de collecte ne fut pas aisé pour la dame qui a suivi tous les 3 mois de la saison navétane en 2003. «J’ai suivi beaucoup de matchs au stade Amadou Barry de Guédiawaye en interrogeant des responsables d’Asc, des joueurs de football et les responsables des zones Odcav, Orcav et Oncav. En me basant sur les documents écrits qui n’étaient pas facile à trouver, puisque  tout le monde aime parler de navétane mais il n’y a pas des écrits. Seules quelques associations gardent par hasard des documents», indique notre interlocutrice. Grâces aux procès-verbaux, aux rapports de matchs et au service de documentation du ministère des sports, la dame affirme avoir découvert une autre facette de cette compétition.


Vous avez dit violence ?

 

vioSi pour beaucoup, navétane rime avec violence,  le professeur à l’université de Bâle(Suisse) n'est pas de cet avis. «Pour moi la violence ne domine pas trop dans le mouvement navétane. La majorité des matchs ne sont pas violents, si tel était le cas, ça n’existerait plus», confie Susann Baller. Par contre, l'aspect mystique a beaucoup impressionné la compatriote d'Andrea Merkel. Même si, elle déplore le coût de cette pratique. «Il y a beaucoup qui disent que ça fait partie de l’ambiance du navétane.  Je peux dire oui, mais en même temps ça prend beaucoup d’argent qu’il serait judicieux d’investir dans d’autres domaines. Dans les statuts il est formellement interdit de faire ces pratiques à l’intérieur ou autour du stade. Même passer autour du terrain est interdit, il y a des zones qui acceptent souvent ça, d’autres zones sévices».

Après l'édition de son livre en 2010 en allemand, elle espère terminer la traduction en français du brulot : «Les Navétanes: Football, politique de la jeunesse et espaces urbains au Sénégal depuis 1950». Ce afin de mieux contribuer au développement de la banlieue.  « En plus du regard extérieur, j’ai passé du temps avec beaucoup d’équipe  et j’ai collecté auprès des sources diverses. Cela peut permettre de connaitre différemment le mouvement navétane.  En dehors du foot il y a aussi les troupes de théâtres qui sont impliquées dans le développement c’est intéressant pour les Ong qui pourraient les aider». Même si les statuts disent que le mouvement est apolitique, la chercheuse constate qu'il fait beaucoup de politique. «Un interlocuteur m’a dit que le mouvement lui-même est apolitique mais les gens qui sont impliqués sont des politiciens. L’excès de politiques peut amener des conflits. Vu le monde qu’il y a derrière les navétanes,  les politiques sont attirés et les Asc ont besoin d’argent pour les matchs, pour financer les marabouts et tout le reste».  

Par ailleurs, Susann Baller dit avoir commencé à aimer le ballon rond grâce aux matchs de Navétanes. Elle a désormais à son actif la coédition de  deux numéros spéciaux sur le football en Afrique et a également organisé une conférence sur le football en Afrique. Après avoir visité l'Afrique du Sud, le Mali et le Burkina, le Sénégal reste à jamais comme sa terre d'accueil puisqu'elle y a passée presque 2 ans de sa vie. «Je respecte le mouvement navétane et dis merci à tous ceux qui ont travaillé avec moi. Cela m’a beaucoup apporté».

Gaëlle YOMI